Ma p'tite mamie est partie. À 95 ans presque et demi, elle avait bien le droit de nous laisser. Enfin. Rejoindre mon p'tit papi parti il y a déjà trop bien longtemps.

J'ai eu la chance de pouvoir aller l'embrasser une dernière fois la semaine d'avant. J'ai pu la regarder, voir dans le fond de ses yeux, lui caresser le bras. Lui dire qu'elle pouvait mourir, parce qu'on était prêt.

J'ai eu la chance inouïe de pouvoir présenter ma grand-mère à mes filles, et réciproquement. Elle aura vu naître 11 arrières-petits-enfants, et ça, c'est réconfortant.

Ma grand-mère était une femme forte, avec un sacré caractère, une maîtresse d'école, qui menait avec fermeté des classes de plus de 40 enfants.
Elle portait le même prénom que son père, féminisé.
Une sacrée bonne femme, pour ainsi dire, qui avait évidemment pas mal de défauts. Comme tout le monde (même les princesses font caca, hein) (pardon).

Très engagée, très féministe, elle a été de cette époque où les femmes devaient demander à leurs époux l'autorisation de travailler. C'est dingue, quand on y pense?!? Ça n'a évidemment pas effleuré l'esprit de mon grand-père de refuser quoique ce soit à cette femme là, lui qui était aussi maître d'école, engagé et féministe qu'elle.

Et ils vécurent heureux une belle et grande carrière dans l'éducation nationale.

De ma grand-mère, je veux retenir son amour, d'abord, elle qui a souvent été pudique sur ses sentiments vis à vis de ses trois filles, je pense pouvoir dire qu'elle s'est rattrapée avec ses SIX petites filles.

"Mon petit chou" était son expression favorite pour nous parler, ce qui est assez drôle quand on pense que nous étions des "mon lapin" pour Papi!...

Je retiens aussi leur maison, dans laquelle elle a vécu jusqu'à il y a 6 mois. Quand on dormait chez eux, il y avait deux chambres à l'étage, qui avaient un mur en commun. Alors une fois couchées, on se faisait toc-toc, pour se dire des choses.
On emmenait plein de doudous, et on avait une grosse souris (genre grosse comme un ballon de foot, pour te situer) (pas du tout réaliste, quoi). Mamie avait horreur des souris, elle en avait vraiment peur. Un jour, on lui a fait la blague de laisser notre souris devant la porte de notre chambre, et... Je l'entends encore crier aujourd'hui !
Leur jardin était merveilleux, aussi. Il regorgeait de fruits et de légumes, de fleurs, il me semblait immense, quand j'étais petite. On adorait s'y cacher. N'importe où.

Je veux aussi garder la saveur de sa cuisine. Une mamie gateau, mais pas seulement. Une mamie poule au riz jaune, avant tout. J'ai mis un certain temps à comprendre que non, elle n'était pas vraiment magicienne à colorer le riz aussi facilement!... Une poule au pot, dont le secret est d'ajouter du safran dans l'eau de cuisson. TOUT SIMPLEMENT.
Des salades de fruits, toujours, pour finir le repas de Noël. Avec des cerises de son jardin (mises en bocaux à l'été), des kiwis, des poires et... des mirabelles. Elle n'a jamais voulu entendre que les mirabelles, ben, bof, quoi. Alors avec mes soeurs, mes cousines et ma tante, on se battait pour se servir en premier, et pouvoir trier. Les derniers à avoir accès au saladier n'avait qu'une salade de mirabelles !..
C'est chez elle qu'on mangeait du foie, aussi. Ma grande soeur avait droit à de la cervelle, cuite dans un bébé-poêlon, et ma jumelle et moi, on mangeait du foie. J'adorais ça. Mais je n'en ai jamais mangé ailleurs que là-bas, c'est curieux ?!?
À Noël, le repas traditionnel était : saumon frais en entrée, avec petits légumes et mayonnaise ; coq au vin ou paëlla une fois sur deux ; fromage ; bûche et salades de fruits.
Mamie, c'était aussi la reine des glaces. Elle faisait des glaces à la fraise et à la framboise (du jardin !), et je n'ai jamais retrouvé dans le commerce des glaces avec ce goût-là. Peut-être à la Fraiseraie, à la rigueur, mais c'est quand-même un cran en-dessous. Je ne sais pas quel était son secrêt, mais je crois me rappeler que sa sorbetière tournait à l'envers. Ça n'a sans doute rien à voir ?...

Quand on était petites, Papi et Mamie s'occupaient beaucoup de nous. Ils nous emmenaient à l'école le matin, venaient nous chercher le soir, nous aidaient pour nos devoirs. Je me souviens que régulièrement, on arrivait à l'école avec des fleurs de leur jardin pour la maîtresse. Un petit bouquet de quelques fleurs, avec du Sopalin mouillé et un peu d'alu autour des tiges.

Je veux garder aussi les déguisements qu'elle nous faisait. Elle a souvent pesté sur nos idées de dingo, mais elle les a toujours cousus avec amour. Une championne des déguisements. Faut dire qu'on adorait les soirées déguisées, les carnavals, et les occasions ne manquaient pas.
Une championne du tricot, aussi. Elle a tricoté une brassière en laine pour chacun de ses arrières-petits enfants, pour le séjour à la maternité.

Il y a aussi la fameuse prime de nouilles. J'te raconte : j'ai été la première des 6 à m'installer avec mon amoureux. Mamie avait peur que je n'ai pas assez d'argent. Alors elle me donnait tous les mois une prime de nouilles, pour que je puisse m'acheter des nouilles si j'avais faim. Puis la prime mensuelle s'est transformée en prime annuelle, à la rentrée scolaire. Autant te dire qu'avec tout ce qu'elle m'a donné (et à mes soeurs et mes cousines ensuite), c'était des nouilles en or massif !...
Elle était très généreuse avec nous. Par exemple, c'est elle qui a financé nos permis de conduire. C'est elle qui nous offrait un petit billet, pour qu'on s'achète des livres. Elle aimait dire que c'est vivante qu'elle voulait pouvoir nous aider à profiter.

Et je vais aussi retenir ces derniers moments, avec ce que l'on pourrait appeler "l'affaire du collier". Mercredi, le jour de son enterrement, elle avait autour du cou un collier avec des perles vertes, ce qui est étrange car elle ne portait jamais de bijoux. Et il se trouve qu'elle a reçu par erreur un cadeau destiné à une autre pensionnaire de sa maison de retraite (dont le nom était très proche du sien, d'où la confusion). Bref, elle s'était convaincue que c'était son collier à elle, et elle a donc été enterrée avec un collier volé, pas à elle ! On a trouvé ça très drôle !

Il y a tant et tant d'autres choses à dire...

C'est une page de mon enfance qui se tourne. Mamie s'en va et nous laisse là, avec notre âge adulte en bandoulière. Je ne sais pas encore comment on va s'en sortir sans elle, mais je crois qu'elle a bien travaillé et que ça va aller pour nous. Merci Mamie.

Et là, j'ai comme une furieuse envie de manger une poule au riz jaune.

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(un livre de recettes qu'elle m'a offert, annoté spécialement pour transmettre son secrêt...)