Je t'écris cette lettre et j'imagine ta mine étonnée en ouvrant l'enveloppe.
Tu as l'habitude de recevoir du courrier, plein, mais il vient plutôt de Marseille ou de Blois (aaahhh !... les amours de vacances !...). C'est bien la première fois que tu reçois une lettre du futur !?!

Alors, je recommence :

Ma très chère Julie,

Tu vas fêter tes 15 ans dans quelques semaines, nous sommes en septembre 1992 (au siècle dernier). Je le sais parce que j'ai eu moi aussi 15 ans dans quelques semaines, même si ça date un peu...
Je suis toi, mais le toi d'avril 2017. Je suis Julie-de-dans-24-ans-et-demi.

24 ans déjà que j'allais fêter mes 15 ans, et pourtant, je m'en souviens comme si c'était hier (ça fait une sacrément grosse journée, une journée de 24 ans !).
J'ai adoré chaque minute de cette période, et je suis sûre que tu en profites aussi.

Je ne t'écris pas pour te mettre en garde de quoique ce soit, mais pour te donner -encore plus- envie de regarder tout ce qui t'entoure, comme un avant-goût de ton avenir. Je t'écris parce que tu m'as beaucoup écrit, toi aussi. Une douzaine de cahiers aux pages noircies, où dansent les mots de tes émotions. Je les relis régulièrement, avec tendresse, et je me suis dit que je ne t'avais jamais répondu.

Je trouve que tu as sacrément bien préparé le terrain de ma vie future. Si j'étais toi (ah ah ah), je ne changerai rien. Ou peut-être des broutilles (comme... je ne sais même pas !).

Au moment où tu lis cette lettre, tu as un an d'avance et tu rentres en première S. Tu es toujours avec ta soeur jumelle en cours, dans le lycée où ta grande soeur entre en terminale C. Faut reconnaître que tu n'es pas mauvaise élève, mais pas excellente non plus. Les profs disent que tu manques de maturité face au travail ou quelque chose comme ça. Normal, hein, tu n'as pas encore 15 ans !!! Mais en tout cas, si les cours de SVT sont un calvaire avec une prof un peu dragon, le reste se déroule tranquillement. Sans vague, sans pression.

Tu partages ta chambre avec ta jumelle, dans un lit à étages. Pas de problème.
Tu n'as jamais réfléchi à comment sera la vie plus tard pour vous deux, parce que d'un côté, les histoires de jumelles fusionnelles te filent de l'urticaire, et les histoires des jumelles qui se déchirent te donnent envie de pleurer. Tu vis votre vie sans te poser de questions, et tu as bien raison.

Même chambre, même classe, mêmes copains, mêmes activités, et pourtant, rien d'étouffant.
Souvent on te demande "ça fait quoi, d'avoir une soeur jumelle ?", et tu réponds "ça fait quoi de ne pas en avoir ?". Oui, tu ne peux pas répondre à cette question, ça fait que... c'est comme ça ! (et c'est sacrément chouette la plupart du temps).

En ce début septembre, tu retrouves dans ta classe L., un des amoureux de ta grande soeur de l'école primaire. Un beau mec, vraiment, un peu border-line (il fait de la moto, takavoir), brun ténébreux. Ta soeur te menace, avec le doigt et tout : "je te préviens, si tu sors avec L., je ne te parle plus jamais !". Sujet touchy, comme on dit..
Mais toi, tu te demandes bien pourquoi elle pense à ça, tu viens de rencontrer un garçon marseillais, donc, et c'est aussi animé que passionné. Alors, L.!... Tu t'en fiches !
Bon, je te le dis tout de suite : pas la peine de lutter (ou alors juste pour le fun), mais L. te fera craquer, ce sera une de ces histoires à rebondissements. Et en plus, il compte encore beaucoup dans ta vie aujourd'hui. Comme quoi !...
(Je ne veux pas te pêter ton groove en te dévoilant toutes les surprises de ta vie, mais... Tu vas vivre un moment que tu n'oublieras pas de sitôt, genre papillons dans le ventre, regard de braise, bide en vrac et coeur en feu. Rien de sexuel -en tout cas, pas ce moment auquel je pense- mais j'en ai des frissons en y repensant...)

À 15 ans dans quelques semaines, tu habites déjà toute seule, dans le fond du jardin. Tes parents ont aménagé la "grange" en 3 pièces que tu partages avec Tessoeurs. Le rêve de tout ado, non ? On prend les repas en famille, chez les parents, et on dort chez nous.
(Tes parents sont un peu hippies sur les bords).
Maintenant que j'y pense, je me dis que tu pourrais profiter un peu plus de la situation : sortir davantage en cachette (ce que tu vas faire, OH SI !, pour aller rejoindre L. en pleine nuit, hum hum), inviter plus de monde, dire que tu t'es lavée alors que ça fait des jours que tes pieds n'ont pas vu le savon. Mais non, tu es plutôt raisonnable, sans non plus être coincée. T'es une super grande petite fille, tu sais.

Dans quelques mois, tu vas partir en vacances en camping. Aux Vigneaux. Tes parents sont dingo d'escalade, c'en est maladif, alors tu passes tes étés avec la "section", et heureusement que leurs copains dingos d'escalade et de montagne ont aussi des filles, ça te fait des copines pour passer le temps...
Tu vas partir en camp d'été, donc. L. a fait un tour dans ta vie, le marseillais a fait des allers-retours, malgré la distance. Et cet été 93, il va se débrouiller pour venir un peu aux Vigneaux, histoire de te voir. Bonne idée, ça remettra sans aucun doute toutes tes idées en place !...
Sans être perdue, tu ne sais plus bien ce que tu ressens, même si tu as l'impression de suivre ton coeur à chaque fois.
Raté.
Ce mois d'août 93 va voir débouler M. dans ta vie. Bam. Bye-bye Marseille, bonjour Nantes !...
Tu ne vas pas vouloir y croire, tu vas même te montrer sceptique. Peine perdue.
M. est devenu Abibi, il est toujours là, et la vie est merveilleuse.

Ta mère te dira, en colère, que de toutes façons, "personne ne croit à ta nouvelle histoire d'amour, et qu'on en reparlera, dans 2 ans, AHA, et rira bien qui rira le dernier, ma pauvre fille !".
(Ce qui lui vaudra deux ans plus tard, en octobre 1995, une discussion avec Abibi, qui a voulu "en reparler" avec elle. Ça l'a scotchée, ta mère).
Ça fait un peu mal à entendre, mais après tout, c'est ta mère. Et elle et toi vous mettrez du temps à vous comprendre. Sur ce point, je ne peux que te conseiller d'être patiente, et sans tomber dans la facilité de dire "tout sera plus simple quand tu deviendras mère à ton tour", c'est loin d'être complètement faux.

Tu ne sais pas trop ce que tu veux faire plus tard. Ou peut-être que tu n'oses pas t'avouer que tu subiras la malédiction familiale. Ou plutôt, tu ne t'en inquiètes pas trop, puisque tu seras prof de maths comme ta mère (et comme ta grand-mère). Bingo : tu vas être prof de maths, Julie ! Et tu vas adorer ça ! Mais tu vas bien le vivre, parce que c'est un beau métier, même si il est dû à un genre de conditionnement familial.

Tu fais de la danse, contemporain, jazz et claquettes. Et je suis très heureuse de t'apprendre aujourd'hui que tu danses toujours 24 ans plus tard ! (avec une pause de 20 ans, presque) (eh oh, ça va).

Julie, tu es à l'aube de tes 15 ans, et je ne peux que te remercier d'avoir écouté ton coeur. Tu es fidèle à ce que tu ressens, toujours, et c'est très important. Tu serais fière, je crois, de l'adulte que tu es devenue, comme je suis fière de l'ado que tu es.

Je t'embrasse.